Culture

Le développement de la culture sur les territoires

Les industries culturelles et créatives, au croisement entre le monde de l’art, l’entreprise et l’innovation technologique, représentent un véritable vecteur de développement économique pour les territoires. Génératrices d’emplois, elles participent à la cohésion sociale et au dynamisme des collectivités locales. La culture permet de booster la consommation de loisirs et d’équipement des Français. Au-delà de leur impact très favorable sur le tourisme, les industries culturelles rythment la vie quotidienne des territoires et ont des retombées économiques importantes au niveau local et régional, même dans un contexte économique tendu.
Des villes comme Arles, Lille, Lyon ou Marseille, qui ont placé la culture au centre de leur stratégie territoriale, ont su tirer leur épingle du jeu.

Deux modèles de réussites : Actes Sud à Arles et Les Vieilles Charrues à Carhaix

Arles quartier Méjan

Crédit photo : Bruno Nuttens

Fondées à Arles en 1978, les éditions Actes Sud sont depuis des années l’une des maisons d’édition les plus reconnues. Elles ont fait connaître en France des auteurs comme Nina Berberova, Paul Auster, Stieg Larsson ou encore Camilla Läckberg, et publié deux prix Goncourt, Laurent Gaudé (2004) et Jérôme Ferrari (2012). Actes Sud est aujourd’hui un acteur économique essentiel à Arles.

Françoise Nyssen

Françoise Nyssen

Présidente du Directoire d’Actes Sud

« Il est fondamental, en tant qu’entrepreneur, d’être aussi citoyen de là où l’on entreprend. Mais ce n’est pas parce que nous sommes à Arles qu’on le fait, on aurait été à Amiens ou à Arras, on l’aurait fait aussi. »

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Pourquoi le siège d’Actes Sud est-il situé à Arles ?

Actes sud s’est créée là où ses fondateurs habitaient. Nous n’avons pas imaginé qu’il fallait aller à Paris pour faire une activité d’édition même si c’est « l’habitude ». L’habitude n’est pas forcément une bonne chose. Nous nous sommes implantés en 1978, à l’époque il n’y avait pas tous les moyens de transmission et de circulation rapides que nous connaissons aujourd’hui. L’apparition du fax, puis d’internet a bouleversé la vie des maisons d’édition pour transférer des données, les documents… et le TGV nous place à 2 heures 45 de Paris, quand avant il en fallait 7. Sans tout ça, c’était difficile mais cependant on a délibérément décidé de se développer là où l’on était.
L’édition n’est pas un concept géographique, on peut éditer d’où l’on veut des livres du monde entier. Le siège d’Actes Sud est à Arles et nous sommes décentralisés via un bureau de presse à Paris ; c’est bien dans ce sens-là que l’on est décentralisé. Arles constitue un centre entre la France et l’Italie, l’Espagne, et les pays de l’autre côté de la Méditerranée.

Comment Actes Sud participe à la vie culturelle de la ville/de la région ?

Dans la ville d’Arles, nous sommes un acteur d’animation culturelle local majeur. Mais ce n’est pas parce que nous sommes décentralisés que nous l’avons fait mais parce que nous étions convaincus. Au Méjan, le lieu où nous nous situons, nous organisons dans cette chapelle désacralisée des concerts, des expositions, des lectures, des rencontres. Le lieu, construit en dessous d’Actes Sud abrite un cinéma, une librairie, et un restaurant et un hammam qui sont gérés en concession. Tout cela en fait un vrai centre culturel privé. Et je pense qu’il est fondamental, en tant qu’entrepreneur, d’être aussi citoyen de là où l’on entreprend. Mais ce n’est pas parce que nous sommes à Arles qu’on le fait, on aurait été à Amiens ou à Arras, on l’aurait fait aussi. Nous avons également comme projet, dès septembre, d’ouvrir une école qui s’appellera « du domaine du possible » parce qu’en tant que citoyens, donc partie prenante de la société, et de cette ville, on constate une forme de difficulté qu’a aujourd’hui l’école et à laquelle nous sommes tous confrontés.

Crédit photo : Marc Melki

Festival des vieilles charrues

Crédit photo : pcruciatti / Shutterstock.com

Le festival des Vieilles Charrues est passé en à peine plus de vingt ans d’une fête organisée par des copains de 500 personnes à l’un des plus importants festivals européens, attirant 225 000 personnes sur 4 jours en 2014. Grâce à lui, de nombreux Français et Européens savent désormais placer la commune de Carhaix-Plougueur sur une carte.

Jérôme Tréhorel

Jérôme Tréhorel

Directeur Général du festival des Vieilles Charrues

« L’idée de départ c’était vraiment de montrer qu’en Centre Bretagne, il y avait des forces vives, du dynamisme et des choses possibles à faire. »

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Comment avez-vous réussi à faire du festival des Vieilles Charrues le plus important festival de musique en France ?

Ce n’était pas l’idée de départ. La vraie idée de départ c’était de montrer qu’en Centre Bretagne, il y avait des forces vives, du dynamisme et des choses possibles à faire dans une région où les jeunes partaient pour aller étudier et ne revenaient pas forcément car il n’y avait pas toujours de travail à la clé dans la région. En 1992, le but était de montrer que même si on n’a pas la mer, on a la terre et les charrues, et on va donc faire une fête des Vieilles Charrues. Au départ, c’est une fête de copains avec des repas, des jeux, et au bout de 2-3 éditions, la musique a fait son apparition. D’année en année, de copains en copains et assez rapidement on s’est retrouvé à 2000, puis 5000 personnes et à ce moment-là l’association a décidé d’organiser un festival de musique et il y a eu un vrai plébiscite du public. Il y avait un état d’esprit particulier aux Vieilles Charrues, avec une défense de certaines valeurs et je pense que le succès du festival, qui n’a pas été programmé, a été une surprise. Il a fallu faire face à cette surprise. A la fin des années 90, le festival voyait sa fréquentation doubler chaque année, on est passé de 3 000 à 6 000, de 10 000 à 20 000, de 20 à 40 et de 40 à 100 000 et là les choses ont commencé à se compliquer par ce que c’était toujours une association et des bénévoles qui géraient l’organisation. L’association a donc décidé de se structurer pour continuer à faire rêver les gens et faire perdurer cette fête qui était devenu, en termes de fréquentation, le plus gros festival de France. Ensuite la structuration de l’association a fait qu’on a pu rentabiliser et asseoir le savoir-faire de l’organisation des Vieilles Charrues et faire perdurer les valeurs atypiques du festival.

Hors région Ile-de-France, les quatre régions disposant du budget culturel le plus important sont Provence-Alpes-Côte d’Azur, Nord-Pas-de-Calais, Rhône-Alpes et Languedoc-Roussillon.

  • La région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) s’est démarquée avec des actions sur le long terme. Elle est la première à avoir lancé une étude, en 2005, témoignant des recettes et emplois que générait la culture (1,2 milliard de revenus annuels en PACA). Le choix de Marseille comme capitale culturelle en 2013 n’a fait que doper une politique culturelle déjà dynamique.
  • Avec le prolongement du Louvre-Lens, l’implantation de l’Institut du Monde Arabe à Roubaix, «Versailles à Arras» ou encore le projet de Centre Pompidou provisoire à Maubeuge, la Région Nord Pas-de-Calais fait de la culture et du patrimoine un levier stratégique majeur de l’attractivité et du développement de ses territoires. La région Nord-Pas-de-Calais dépense plus de 16 € par habitant, la plaçant comme une des régions dépensant le plus par habitant.
  • La Région Rhône Alpes est riche en monuments historiques, musées et activités culturelles. La région finance de nombreux projets dans les arts vivants, relayés par un solide réseau d’établissements (opéra, danse, théâtre, littérature, cinéma…). Des grands événements sont organisés comme la biennale de Lyon et de Saint-Étienne, qui représentent une part importante du budget. Les récentes ouvertures du musée des Confluences et de la Caverne de Pont d’Arc renforcent ce dynamisme culturel de la région.
  • La Région Languedoc Roussillon alloue un budget d’environ 40 millions d’euros à la culture, l’un des plus importants quand on le rapporte au nombre d’habitants.

De plus les Régions participent très généralement à la restauration du patrimoine de proximité non protégé, en milieu rural comme en milieu urbain. Elles mobilisent également des moyens très importants à la valorisation de sites exceptionnels. C’est le cas, par exemple, de la Région Aquitaine avec le Centre international d’Art pariétal de Montignac- Lascaux qui représente en investissement de plus de 16 M€ répartis sur 3 exercices budgétaires.

Xavier Dupuis – Économiste de la culture, Université Paris Dauphine

Il est évident que dans les régions qui sont les mieux dotées économiquement, en termes de population, de présence de grandes villes, l’investissement dans le champ culturel est plus important que pour une région qui est plus pauvre, ou plus rurale, avec une population moins nombreuse. Il est normal que l’investissement soit proportionnel à la fois aux territoires, à la population et à l’activité économique, même si le Ministère de la culture et les collectivités territoriales ont, depuis de très nombreuses années, toujours cherché à pratiquer un aménagement du territoire en matière culturelle afin d’éviter les déserts.

Il y a aussi des initiatives privées, tout est affaires d’individus, y compris au niveau des collectivités territoriales, il suffit d’avoir des élus fortement impliqués et qui croient beaucoup à la nécessité des politiques culturelles pour qu’il puisse y avoir des politiques culturelles et inversement, vous avez des individus qui ne sont absolument pas sensibles aux enjeux culturels. Dans ce dernier cas, on aura des investissements beaucoup moins importants. C’est avant tout une affaire d’individus, que ce soit des entrepreneurs privés ou des élus. Ensuite c’est le fruit d’une histoire. Le festival d’Avignon a par exemple été créé à l’initiative de Jean Vilar. Dans la culture, tout est affaire d’individus.

Le financement de la culture en France reste aujourd’hui avant tout public. Au niveau national, le ministère de la Culture et de la Communication dispose de 7 milliards d’€ annuels, dont 3,85 milliards sont consacrés uniquement à l’audiovisuel public. Dans le cadre du financement public territorial, organisé par la loi de décentralisation, les départements, régions et communes engagent chaque année près de 7 milliards d’euros dans la culture. Des co-financements sont possibles entre l’Etat et les collectivités locales. Régions et Etat co-investissent par exemple dans les fonds régionaux d’art contemporain (FRAC) et les fonds d’acquisition pour les musées (FRAM)
Concernant le financement privé, les partenariats publics privés (PPP) sont relativement peu développés en matière culturelle et portent dans la plupart des cas sur la construction d’infrastructures. Néanmoins le mécénat d’entreprise est appelé à se développer et à jouer un rôle plus important dans les années à venir, permettant de diversifier les sources de financement des acteurs, en particulier locaux, de la culture.

Xavier Dupuis – Économiste de la culture, Université Paris Dauphine

La culture est avant tout financée par les collectivités territoriales. Au niveau national, il y a à peu près une parité entre les collectivités territoriales et l’Etat (Ministère de la culture et autres ministères concernés) tout confondu, mais les deux tiers du budget financé par le ministère de la culture sont concentrés sur l’Ile de France et Paris essentiellement. Cela signifie que partout ailleurs le financement de l’Etat est très largement minoritaire par rapport aux collectivités territoriales. Dans beaucoup de régions, le Ministère de la culture ne représente au mieux que 10% des financements, et jusqu’à 25% dans le meilleur des cas.
Donc ce sont les collectivités territoriales – en premier lieu les villes, puis les départements, les régions, et les intercommunalités – qui assurent la majorité des financements, même si elles sont aussi très durement touchées par la crise des finances publiques.

Karine Gloanec Maurin – Présidente de la Commission Culture de l’ARF, Présidente de la Région Centre

Karine Gloanec Maurin

De manière générale la culture est portée à plus de 70% par les collectivités territoriales. Cela veut dire qu’il y a un réel engagement. Le mouvement pour la culture des régions s’est développé au cours des deux derniers mandats de manière extraordinaire. Par exemple, il y a eu à Montpellier, depuis 1998, une très belle augmentation de l’engagement pour la culture. De manière générale, les villes, les départements de toutes les collectivités souhaitent s’engager pour la culture. C’est pour ça qu’au cours de la discussion de la loi NoTRe (nouvelle organisation territoriale de la République) nous avons tous défendu le fait qu’il fallait que la culture, comme le tourisme et le sport, continue à être subventionnée par tous les niveaux de collectivités parce que tout le monde a besoin de s’engager. Et nous les régions, on aménage le territoire en faisant en sorte qu’il y ait un très beau maillage et qu’il y ait une offre culturelle bien repartie.
J’étais présente à Cannes quand le premier ministre Manuel Valls a déclaré que baisser le budget de la culture avait été une erreur. Il l’a fait dans un contexte très particulier puisque nous, les régions, accompagnons énormément le cinéma français. La culture est un secteur très important, voire aussi important que le secteur de l’automobile. Je crois que c’est vraiment bien que le gouvernement ait conscience que le budget de la culture accompagne la création bien sûr, mais également l’emploi.

Frédéric Charpagne, Maire-Adjoint et délégué à la culture à la mairie de Bourges

Frédéric Charpagne

Le budget culturel de la ville de Bourges s’élève à 14,5 millions d’euros soit environ 17% du budget total. C’est un signe fort du soutien de la ville à la culture. Ce budget nous le pérennisons avec la signature du pacte culturel avec l’Etat. Cet investissement est dédié à la culture pour les 3 années à venir.
Nous accordons une grande importance aux associations que nous accompagnons financièrement à hauteur de 4 millions d’euros. Nous soutenons plusieurs associations et événements (Printemps des Poètes, Choraliades,
Rencontres cœur de vidéo…) et favorisons notamment les associations créant un lien social (bourses sport et culture). Nous élaborons la programmation annuelle avec les associations et ciblons leurs attentes en soutien logistique, subvention…
Les entreprises soutiennent également la culture dans la ville de Bourges sous forme de partenariat ou de mécénat comme l’entreprise Monin. De plus nous travaillons main dans la main avec les collectivités locales puisqu’elles sont en charges des demandes municipales, départementales et régionales.

Françoise Nyssen – Présidente du Directoire d’Actes Sud

Françoise Nyssen

Actes sud en tant qu’entreprise privée est totalement indépendante de toute aide locale et toute subvention. L’activité d’édition ne reçoit aucune aide. On ne vit que de l’économie que nous produisons. Néanmoins, nous sommes aujourd’hui le premier pourvoyeur de fiscalité locale pour la ville. Nous sommes à Arles la première entreprise de la ville en dehors de la Mairie et de l’hôpital. C’est paradoxal, parce que parfois l’idée reçue est que nous sommes une entreprise d’animation culturelle qui coûte de l’argent, alors que finalement on en rapporte à la ville.
En ce qui concerne l’activité associative d’Actes Sud que nous avons développée à travers l’association du Méjan, nous organisons des concerts avec des places de 10 à 12 euros, ainsi que des lectures. Pour ces activités, le retour d’argent généré par les entrées ne suffirait pas à rentrer dans nos budgets. Ici, il faut effectivement faire appel à la coopération avec les institutions régionales. Nous sommes soutenus par la région, la mairie et le département puisque l’on fait une activité qui sert les citoyens de la municipalité et de la région au sens large, des gens de toute la région venant assister aux concerts.

Jérôme Tréhorel – Directeur Général du festival des Vieilles Charrues

Jérôme Tréhorel

Les Vieilles Charrues n’ont jamais reçu de subventions puisqu’au départ de notre aventure on ne rentrait pas dans les politiques culturelles des institutions. Ainsi pour certains événements culturels qui bénéficient de subventions des différentes institutions et de l’Etat, la réduction des aides peut perturber le modèle économique, et on sait que ça n’ira pas en s’améliorant. Le contexte économique global a également changé les modes de consommation de la culture. Les gens sont d’autant plus attentifs à leur budget pour une journée de festival. Par ailleurs, le budget de la programmation est passé de 1,7 million d’€ à 4 millions d’Euros aujourd’hui, à cause de l’augmentation des cachets des artistes. Il a fallu adapter notre modèle économique et le festival vit aujourd’hui à 80% grâce aux entrées payées par le public et à 20% grâce aux partenaires et au mécénat. Nous avons ainsi un objectif de 180.000 billets vendus, ce qui est l’équivalent de 4 stades de France pendant 4 jours d’affilés, mais à Carhaix, et non à Paris. Le contexte économique est difficile, il y a de plus en plus de festivals donc il y a une concurrence plus forte, et le porte-monnaie des familles n’est pas extensible. Mais c’est le public qui va réguler tout ça en choisissant de venir à tel ou tel festival.

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