Économie & société

Le pouvoir d’achat reflète-t-il la réalité ?

3. Le pouvoir d’achat reflète-t-il la réalité ?

Il existe un décalage important entre les statistiques officielles qui présentent une légère baisse du pouvoir d’achat moyens des Français, et l’impression d’une dégradation générale ressentie par la plupart des consommateurs. Beaucoup de Français ont le sentiment que leur pouvoir d’achat diminue plus vite que ce qu’annonce l’Insee. Cela s’explique par la part croissante des dépenses « contraintes » : loyer, électricité, gaz dont on ne peut se passer. Comme ces factures ont augmenté, il reste moins d’argent à la fin du mois.
Il en est de même pour les dépenses dites « pré-engagées » (contrats ou abonnements difficilement renégociables à court terme), comme les abonnements internet, de téléphone ou les frais bancaires. Leur part dans le budget des ménages a doublé en 50 ans. En déduisant ces dépenses du revenu, on peut calculer le « pouvoir d’achat arbitrable » de l’INSEE, qui est plus proche du ressenti des Français.

Hervé Péléraux – OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques) – Sciences Po

Hervé Péléraux

Par définition, les grandeurs macroéconomiques sont des moyennes. Elles ne reflètent pas la situation individuelle de chaque personne ou de chaque ménage. La dispersion des situations personnelles autour la moyenne est grande et peut s’accentuer dans les situations de crise comme depuis 2008. Pensons à un ménage dont l’un – ou les deux – membres ont perdu leur emploi et dont le revenu disponible réel a chuté de bien plus que des 0,5 % moyens depuis 2008 calculé pour l’ensemble des ménages.
Les ménages sont aussi plus sensibles aux augmentations de prix qu’aux baisses. Les hausses du prix du gaz, de l’électricité ou des produits alimentaires de base par exemple font la une de l’actualité et sont d’autant plus mal ressenties qu’elles portent sur des dépenses contraintes. Les baisses de tarifs pour les abonnements téléphoniques ou internet, plus diffuses, sont probablement sous-pondérées dans l’esprit des clients. Il en va de même pour les ordinateurs, dont la baisse notoire des prix depuis 20 ans passe inaperçue, car ils ne font l’objet que d’achats occasionnels. Or le panier de biens sur lequel est calculé l’indice des prix incorpore l’ensemble de ces produits, que le consommateur les achète épisodiquement ou tous les jours. Il en résulte une surestimation de la progression réelle des prix par le public.
Signalons aussi que le passage à l’euro est souvent mis en accusation pour favoriser une hausse des prix excessive. Il n’en n’est rien. Même si au moment du changement des étiquettes des cas d’arrondis abusifs ont parfois été observés, nourrissant l’impression d’un effet inflationniste généralisé du passage à la monnaie unique, la force de l’euro et la disparition des fluctuations de change en Europe ont au contraire protégé le consommateur de l’inflation depuis 15 ans.

Christophe Robert – Fondation Abbé Pierre

Hervé Péléraux

Il existe un écart important entre la perception des Français et les résultats des indicateurs macroéconomiques. On voit émerger depuis quelques années le problème des dépenses contraintes. Toutes ces dépenses pré-engagées de charges, d’abonnement téléphonique, de loyer… ont augmenté au fil des années. Ainsi la part du budget qui reste à arbitrer pour les ménages pour la santé ou les loisirs diminue et cela contribue au décalage. De plus les inégalités tendent à renforcer cette perception des français. En effet il existe une petite minorité dont le pouvoir d’achat augmente, et qui vient lisser la moyenne du pouvoir d’achat.

« Toutes les dépenses pré-engagées ont augmenté au fil des années. Ainsi la part du budget qui reste à arbitrer pour les ménages diminue et cela contribue au décalage. »

 

Jean Viard – Directeur de recherches CNRS au CEVIPOF, Centre de recherches politiques de Sciences Po.

Jean Viard

Les Français ont le sentiment que les prix augmentent très vite et régulièrement. En effet, une partie des dépenses au quotidien comme la baguette de pain, les fruits et les légumes augmentent très vite. Par contre, tous les produits importés d’Asie comme l’électroménager, l’informatique ont baissé fortement. Les Français ne croient jamais les chiffres de l’INSEE car ils ressentent un décalage. Le pouvoir d’achat représente une moyenne qui mélange le revenu des riches et des pauvres. La structure des prix est globalement favorable à ceux qui ont des revenus. Ainsi, il y a des grandes disparités en termes de pouvoir d’achat entre un cadre et une personne au chômage ou en précarité par exemple.

Robert Rochefort – Eurodéputé

Robert Rochefort

Depuis une quinzaine d’année il y a une grande polémique sur le pouvoir d’achat. Le pouvoir d’achat diminue réellement depuis 2010.
Du point de vue économique, le pouvoir d’achat est adéquat. Concernant le consommateur, il est biaisé car les dépenses contraintes augmentent, réduisant ainsi le pouvoir d’achat. L’autre problème majeur réside sur la question des logements. Quand vous êtes locataire, vous consommez du logement et c’est une dépense de consommation. Ainsi le pouvoir d’achat le prend en compte. En revanche, quand vous achetez un logement à travers un emprunt, les économistes considèrent que vous remboursez votre logement. Ainsi, la partie qui correspond au remboursement des taux d’intérêt est une dépense de consommation et le capital que vous remboursez est une épargne car quand avez fini de rembourser vous avez un capital. Dans l’indice des prix on n’a pas pris en compte depuis vingt ans la hausse des prix des logements à l’achat mais on a pris en compte la hausse des loyers. Quand les prix des logements ont « flambé » ces dernières années la question s’est posée de l’intégrer dans l’indice des prix. Ça a été un grand sujet car depuis la stagnation des prix des logements voire la baisse, on est dans un effet inverse.

Thierry Fabre – FaCe Conseil

Thierry Fabre

En 2005, il y avait un gros écart entre la perception des consommateurs et l’indicateur INSEE, puisque celui-ci ne tenait pas compte de l’évolution démographique. Cela a été corrigé depuis. Le pouvoir d’achat arbitrable, qui tient mieux compte du « Reste-à-Vivre » tel qu’il est vécu par les consommateurs, est désormais proposé par l’INSEE. Les chiffres proposés sont donc aujourd’hui plus proche de la perception des ménages. Néanmoins, il s’agit une fois de plus de moyennes et d’indicateurs macro-économiques. Ils ont vocation à pointer des tendances et permettre des comparaisons internationales.

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